Une à deux
fois par an, un autocar roumain chargé de lycéens, de quelques
professeurs et de costumes de scène s'arrête à Strasbourg.
Il vient d'Arad, ville de 200 000 habitants proche de
la frontière hongroise, et roule vers La Roche-sur-Yon, Grenoble
ou quelque autre ville française où se tient un festival de
théâtre scolaire. Mais Strasbourg a toujours droit à une halte
car Florin Didilescu, grand prêtre de la francophonie, est
à bord et que l'Alsace tient une grande place dans sa vie.
Après Ceausescu
L'histoire commence par une
bouteille à la mer lancée en janvier 1990. Dans l'élan
qui suivit la chute de Ceausescu, Florin Didilescu envoya
au hasard à cinq grandes mairies, dont Paris, une demande
d'aide pédagogique « au titre de la francophonie ».
Seule la lettre adressée à Strasbourg reçut une réponse.
La missive, modestement signée « Florin Didilescu,
professeur de français », arriva sur le bureau d'Alain
Kauff, aujourd'hui conseiller municipal de Strasbourg (qui,
en 1990, était chargé de mission à la mairie). Comme
beaucoup de Français, Kauff avait été sensible au drame
de la Roumanie et de ses 23 millions d'habitants placés
sous cloche pendant des décennies par un dictateur mégalomane.
A la Noël 1989, il était parti en camion, vers cette Roumanie
qui se battait pour sa liberté, avec son ami Marc Danon,
professeur d'allemand à Strasbourg, et Yves Schreiber, chauffeur
poids lourd. En répartissant les colis préparés à Strasbourg
par Médecins du monde, les trois hommes avaient saisi l'immense
désir d'ouverture des Roumains. Alain Kauff était
donc tout désigné pour percevoir l'urgence de l'appel signé
Didilescu. En avril 1990, toujours avec Marc Danon, il reprit
le chemin d'Arad, muni de la fameuse lettre, et fit ainsi
la connaissance de l'énigmatique Didilescu. Mais ce premier
contact fut suffisamment sérieux pour que s'enclenche un
partenariat qui dure toujours.
Grâce à la bière
« En avril 1991, grâce
à une intervention de Marc Danon, raconte Didilescu, j'ai
pu venir pour la première fois à Strasbourg à l'occasion
du salon Eurobière. Je servais d'interprète à une brasserie
d'Arad qui faisait ses premiers pas en Europe de l'ouest.
En juillet de la même année j'ai suivi les cours pour étrangers
au palais universitaire de Strasbourg. J'avais 41 ans et
j'étais l'un des plus âgés, avec les Polonais, les Tchèques
ou les Bulgares. Auparavant, comme la presque totalité
des Roumains, je n'étais presque jamais sorti de mon pays.
J'avais participé en tant qu'étudiant, à la fin des années
60, à un festival de théâtre en Croatie et je m'étais inscrit,
durant les années 70, à un voyage organisé vers Cracovie
(Pologne, Ndlr). Sinon je ne connaissais le monde que par
les livres et la télévision. J'écoutais Radio France Internationale
à la maison, comme mes camarades de classe. Mais nous n'en
parlions pas publiquement. Il était mal vu de s'intéresser
à l'Occident. Je connaissais de loin le lecteur de
français de l'université de Timisoara, seul Français présent
dans la région. Mais tout était piégé. Si j'avais voulu
l'inviter chez moi, j'aurais été suspecté par la Securitate
(police politique, ndlr). De son côté, il m'aurait pris
pour un indic si j'avais tenté de nouer des relations moins
formelles avec lui. Le pouvoir communiste tirait parti de
ce cercle vicieux. Les rencontres internationales se limitaient
aux cérémonies protocolaires. Au printemps 1990, Alain Kauff
et Marc Danon ont donc été les deux premiers Français avec
qui j'ai vraiment discuté ».
Echos assourdis
du Paris des années 30
« Les cours de l'été 1991
à Strasbourg ont été très bénéfiques. J'ai pris confiance,
j'ai vu que je maîtrisais votre langue. Heureusement, au
lycée, j'avais eu de très bons professeurs. L'un d'eux avait
fait ses études en France avant 1939 et parlait un français
sans accent. Il nous racontait parfois sa vie à Paris. Ca
nous faisait rêver ». Dès son premier séjour
à Strasbourg, Florin Didilescu songe à créer une manifestation
francophone à Arad. Il en parle à Jo Pouvatchy, maître de
conférences à l'université des sciences humaines, et à Christian
Mestre, actuel président de l'université Robert-Schuman.
En octobre 1991, les deux hommes inaugurent les premières
Journées de la francophonie, au lycée Moïse-Nicoara d'Arad.
Les moyens sont modestes, mais le succès est immédiat.
Quelques centaines de personnes écoutent dans un silence
religieux les conférences que Mestre et Pouvatchy donnent
sur l'édition française, le droit européen, les contre-pouvoirs
démocratiques ou l'information libre. Dans un pays qui en
est encore à défricher la liberté d'expression, ces conférences
sont pour beaucoup d'auditeurs une révolution conceptuelle.
Les débuts sont spartiates. On garde son anorak à
portée de main dans les appartements car le chauffage est
aléatoire. Il faut subir cinq ou six heures de queue à la
pompe à essence, en compagnie d'une centaine de voitures
résignées, pour obtenir quelques litres de carburant. L'éclairage
public est fantomatique.
La force du rire
Cet inconfort que les Roumains
supportent en permanence au début des années 90 ne rebute
pas quelques Strasbourgeois. Ils participeront aux rencontres
d'Arad, devenues un rendez-vous rituel de la Toussaint.
Des élus (Roland Ries, Jean-Claude Richez, Norbert Engel
et bien sûr Alain Kauff), des enseignants, des comédiens,
des animateurs socioculturels, un journaliste, présentent
leurs réflexions. Des livres collectés en Alsace renforcent
l'une ou l'autre bibliothèque de prêt roumaine. En
1993, l'association Amifran/Association roumaine pour la
défense et l'illustration de la langue française donne le
jour au Festival international de théâtre francophone d'Arad
(amifran@proiect.inext.ro). Florin Didilescu est en effet
un passionné de théâtre. Fils de comédiens, père de deux
filles qui étudient le théâtre à l'université, lui qui aurait
aimé être metteur en scène, créa dès 1973, dans son lycée,
une troupe de théâtre en roumain qui après 1990 se mua en
troupe francophone. C'est ainsi qu'une fois par an
à Arad, des classes théâtrales venues de partout (en octobre
dernier, 230 adolescents de République tchèque, de Bulgarie,
de Saint-Petersbourg, de Vienne, de Yougoslavie, de Hongrie,
d'Italie, de France, du Maroc -et bien sûr de plusieurs
villes roumaines) ont présenté en français leurs adaptations
scéniques. « Tous les genres sont permis, le comique,
le symbolique, le lyrique... », explique Florin Didilescu,
ses grosses lunettes sur le nez. Pour sa part, il privilégie
la comédie. « Le rire est souverain. Il est tonique,
subtil et fort commode pour faire circuler des idées décapantes
dans un régime politique verrouillé ». La scène roumaine
d'aujourd'hui se souvient du temps où le répertoire était
soumis au dogme soviétique et à ses pesants poncifs esthétiques.
« Papa Didi »
Malgré l'apparition de sponsors
(dont la Banque roumaine pour le développement/Société générale),
le budget du festival d'Arad est toujours hyper-serré. Mais
la notoriété dans le petit monde de théâtre scolaire est
là. Outre une petite subvention, le gouvernement français
a nommé Florin Didilescu chevalier dans l'ordre des Palmes
académiques. Il a reçu son insigne le 1er novembre dernier,
sur la scène du théâtre d'Arad, des mains de Jean-Marc Colombani,
conseiller culturel de l'ambassade de France à Bucarest.
Dans le public, les lycéens ont salué l'événement en scandant
« Papa Didi, papa Didi » pour honorer ce prof
de français qu'ils affectionnent particulièrement. Depuis
six semaines, Papa Didi a changé de bureau. Il a quitté
l'enseignement pour diriger la Bibliothèque départementale
d'Arad. C'est peut-être une nouvelle piste de travail alsaco-roumain.
Hier, de retour d'un colloque à Nantes, Florin Didilescu
s'est à nouveau arrêté à Strasbourg où il a rencontré Marie-Jeanne
Poisson, directrice de la bibliothèque municipale, à laquelle
il a exposé ses soucis d'informatisation du catalogue et
de restauration de livres anciens. Mais quelles que
soient ses nouvelles activités, il a juré de ne pas abandonner
"son" festival. La 10e édition est prévue à la Toussaint
2002 ; on y espère la participation d'une classe de
Strasbourg.
Dominique Jung